jeudi 2 août 2018

La poire de Mireille

Lorsqu’elle était petite, Mireille a fréquenté un internat de jeunes filles.

La première fois peut-être qu’elle a mangé au réfectoire, le dessert était une poire. Elle ne l’a certes pas croquée à pleines dents, elle a consciencieusement employé les couverts à sa disposition pour la découper en quartiers, mais ne se comporta pas entièrement comme on aurait attendu d’elle.

La surveillante générale, qui passait entre les tables, lui fit remarquer (d’une manière certainement peu amène) qu’elle aurait également dû éplucher la poire avec sa fourchette et son couteau. Elle reçut, pour toute leçon, un zéro de conduite.

Je vous laisse méditer cette saynète cruelle, telle qu’elle a pu se dérouler dans un pensionnat breton au début des années 1940.

mardi 3 juillet 2018

Guy et Mireille

Lorsque Mireille est morte d’une tumeur au cerveau, relativement jeune (69 ans), Guy est resté seul dans la grande maison familiale des Sablons, celle de sa mère Alice, dont ils avaient fini avec Mireille par faire leur résidence principale. Ils ne travaillaient plus, le petit appartement de Noisy-le-Sec n’avait plus vraiment de raison d’être.

Je n’avais pas bien compris à ce moment-là, je n’avais que 18 ans, à quel point Guy tenait à sa femme. Mon cousin Florian en a peut-être quelques souvenirs, nous avons passé ensemble des petites vacances scolaires avec Guy l’année qui a suivi la mort de Mireille. Le pauvre Guy faisait peine à voir, esseulé, carburant au Ballantine’s au-delà du raisonnable, l’air plus qu’absent. J’ai plusieurs fois fait la cuisine, je ne sais pas si Guy en aurait été capable pour certains repas. Il se laissait mourir à petit feu. Il a tenu un an. Ce genre de situation de mort rapprochée de l’époux ou de l’épouse est paraît-il assez fréquente, mais je n’avais rien vu venir à l’époque.

Guy aimait Mireille inconditionnellement, mais je le savais si peu ! Cette dernière année fut une mort d’amour.

mercredi 27 juin 2018

Mireille outrée

Mon professeur d’histoire et de géographie de seconde et de première, monsieur Ruetsch, était assez controversé. Je lui rends hommage en passant par le biais de ces quelques lignes. Il avait une vision de l’enseignement assez détachée des contingences du programme, sa méthode reposait sur deux éléments éloignés des manuels scolaires. (Il était attachant, très cérébral, habillé de tenues de cuir plutôt osées. Mais je m’éloigne du sujet…)

Pour commencer, ses cours étaient le lieu de discussions interminables avec ses élèves, sur des thématiques qui dérivaient parfois loin de leur point de départ. L’autre caractéristique de son enseignement était qu’il donnait à lire de nombreux livres pas toujours faciles pour des adolescents de 15-16 ans, ce qui ne manquait jamais de lui attirer les foudres des parents d’élèves. Une grande partie de l’évaluation de l’année reposait sur les fiches de lecture que nous devions rédiger pour chaque ouvrage. J’ai ainsi pu lire la Vie de Jésus de Renan, l’Éssai sur l’inégalité des races humaines de Gobineau, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme de Weber, ou encore l’opus magnum d’Arendt, Les Origines du totalitarisme. Arendt consacre la dernière partie de ce livre colossal à la description méthodique des composantes d’un système totalitaire, et montre notamment pourquoi et comment le stalinisme tout autant que le nazisme relève de ce système. Le livre a été publié en 1951, Staline était donc encore vivant.

Les choses se sont gâtées lorsque, mon dossier terminé, j’eus l’idée de le faire lire à Mireille avant de le donner au professeur. Pour remettre dans le contexte, je dois dire que Guy et Mireille étaient sympathisants communistes ; que le père de Mireille, résistant, avait été fusillé au mont Valérien. Je vous laisse imaginer ce qu’a pu déclencher chez Mireille la lecture de ma lecture du livre d’Arendt ; elle ne croyait tout simplement pas qu’Arendt ait pu vraiment écrire des passages entiers de son livre. J’ai souvenir de quelques discussions animées sur le culte de la personnalité, la propagande et l’utilisation des masses.

Je ne sais pas si Mireille a lu Arendt après ma fiche de lecture, nous n’en avons jamais reparlé. Monsieur Ruetsch avait lui apprécié ma synthèse d’une trentaine de pages, qui avait obtenu un 18/20.

lundi 25 juin 2018

De la bibliothèque de Mireille

Je ne me pardonnerai jamais de n’avoir pas gardé deux livres de la bibliothèque de Mireille : un Gaffiot (une première édition), qui a éclairé mon apprentissage du latin et le sien sûrement ; une encyclopédie des églises de France en quinze où vingt volumes, je ne me rappelle plus, qui dans mon souvenir décrivait en détail 12 000 églises, photos à l’appui, parmi les quelque 40 000 qu’on recense dans le pays.

jeudi 21 juin 2018

Fête de la musique — C'était mieux ailleurs

Quoique né, à peu de chose près, en même temps que la Fête de la musique, je mentirais en prétendant en avoir des souvenirs très précoces. Cependant, il me reste de mes sorties adolescentes dans Clermont-Ferrand des sentiments et des sensations dont la nostalgie me suit : la peur d’être en retard a une odeur épaisse de merguez grillée, l’envie d’être cool résonne dans une cacophonie joyeuse.

C’est que le centre-ville clermontois n’est pas bien grand : toute la ville se retrouve entre la place de Jaude, celle de la Victoire et Ballainvilliers. En bas de la colline, Vercingétorix encourage la foule à monter vers la cathédrale ; en haut, Urbain II bénit ceux qui veulent s’en éloigner ; tout le monde se croise rue des gras. Les vendeurs de rue subissent la même compression : la barbe à papa tourne dans la fumée d’une rôtisserie, les churros baignent à côté des frites. (Je vous parle du millénaire dernier, le kébab n’était pas encore inventé.)

Et la musique est à l’unisson, pour ainsi dire : tutti frutti et pot pourri. Les groupes sont posés à la queue-leu-leu au pied des noires façades, comme les étals d’un vide grenier. En dix mètres, le moustachu à guitare cotoie un reggae-man à dreadlocks descendu en bus de Châteaugay que regardent avec réprobation les parents des trois collégiens chantant du Goldman. À chaque intersection, les quatre mêmes types en noir couvrent toute velléité musicale concurrente : le batteur porte des bagues en forme de tête de mort, le guitariste semble entre l’orgasme et l’agonie, le bassiste se regarde le bas ventre, le chanteur sera aphone le lendemain. Du conservatoire municipal s’échappe une symphonie de Dvorak dans un arrangement pour orchestre d’harmonie. Sur le perron de l’église des Minimes, une chorale chante des bondieuseries et Claire de St-V. me demande si j’ai accepté l’amour du Christ.

Depuis que je suis venu à Lyon, rien n’est plus pareil : aucun hard-rocker ce soir devant Saint-Nizier pour pimenter le chant de messe indigent qu’anonnait avec enthousiasme mais sans talent une demoiselle patronesse. Le plus proche groupe de percussions était à plus de cent mètres. La ville est trop grande, les musiciens trop espacés. On entend ce qu’ils jouent.

Et puis il n’y a plus de merguez. Et les collégiens ne chantent plus Goldman. Où sont donc les moustachus à guitare d’antan ?

mardi 19 juin 2018

Les poignets

Comme beaucoup d’enfants, je ne me tenais pas bien à table. J’ai évidemment entendu de nombreuses fois les classiques « Tu as perdu ton bras à la guerre ? » (lorsque l’un des deux disparaissait sous la table) et autres « Ne mets pas tes coudes sur la table ! » Le souvenir le plus fort que je garde de Mireille à ce sujet concerne les poignets de pulls. Elle m’avait expliqué une fois :

« Tu vois la couture qu’il y a au niveau des poignets de ton pull ? À table, si on ne se sert pas de ses couverts, on garde les bras le long du corps et on pose les poignets de façon que cette couture soit alignée avec le bord de la table. Enfin, je parle des petits garçons bien élevés ! Tu t’en souviendras si ton patron t’invite au restaurant, plus tard. »

Et de faire le geste pour me montrer.

De fait lorsque je mange avec mon patron, avec un client ; lorsque je mange tout court, et que je porte une chemise, ou un vêtement avec une couture au niveau du poignet, j’y pense immanquablement.

samedi 16 juin 2018

Le cadeau de Guy à Mireille

 

Une autre pensée pour les aïeux

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lundi 11 juin 2018

Mireille et les couvercles

 

Dans la cuisine, bis.

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lundi 4 juin 2018

Les tomates farcies de Mireille

J’ai passé de nombreux mercredis chez mes grands-parents, chez Roland et Madeleine à Paris, chez Guy et Mireille à Noisy.

Mireille (à la différence de Madeleine) cuisinait très bien, en particulier les plats classiques de la cuisine française traditionnelle. Elle préparait fréquemment des tomates farcies, avec une légère variante dans la recette par rapport à celles de ma mère et qui pour moi faisait une différence importante : elle mettait des grains de riz entre la chair et la tomate, alors que ma mère met de la mie de pain. Je pense qu’il s’est écoulé de nombreuses années de tomates farcies au riz, chez Mireille, avant que la cruelle vérité éclate au grand jour, alors que ma mère était venue me chercher pour me ramener à la maison. J’avais laissé échapper, en présence de Mireille et de sa fille, que je préférais la version des tomates farcies de ma grand-mère.

Ce mercredi soir-là ma mère avait été très vexée ; Mireille avait bien ri ; en ce qui me concerne, j’aurais eu mieux fait de me rappeler de l’un des mantras de mon grand-père Guy : « Souviens-toi qu’il existe un vieux proverbe arabe qui dit qu’il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. »

lundi 28 mai 2018

Le livre de conversation d'anglais de Mireille

 

Ou plutôt de Catherine, devrais-je dire.

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mardi 22 mai 2018

Mireille et les noms de famille

Petit, je riais beaucoup du supposé ridicule qu’on peut associer à un nom de famille à la consonnance rigolote, ou dont le nom est un mot du langage courant (sans forcément que le mot soit injurieux, d’ailleurs). La cible préférée était assurément madame Lechien, voisine d’une grand-tante. Cela survenait parfois quand j’étais chez mes grands-parents. Mireille me réprimandait, arguant qu’il n’était pas beau de se moquer du nom des gens, on ne choisit pas son nom et supporter des moqueries à ce sujet peut créer beaucoup de peine à la personne concernée. Mireille avait ajouté une fois : 

« Qu’est-ce que tu dirais si tu t’appelais Romain Carotte, et qu’on rie de toi dans la rue en entendant prononcer ton nom ? Cela ne te plairait pas, tu penserais que la personne qui se moque est très impolie. »

Je ne l’ai pas dit à ma grand-mère mais il me plaisait beaucoup, ce monsieur Carotte. Ce nom me paraissait d’une grande distinction, je m’imaginais tout orange. Cette si belle couleur, ce joli légume. On n’en reste peut-être pas moins bête pour autant, mais on sourit de choses différentes, l’âge venant.

samedi 19 mai 2018

Mireille et X., le cousin de Guy

Mes grands-parents maternels, gens cultivés, lisaient beaucoup. Je me souviens d’avoir demandé une fois à Mireille s’ils avaient lu tous les livres de leur (grande) bibliothèque, et obtenu une réponse évidente.

Les grands-parents étaient tout de même restés interdits, cet après-midi-là, alors qu’ils discutaient dans la cuisine avec le cousin X. De passage à la maison des Sablons pour les saluer, il restait boire une demi-goutte avant de rentrer chez lui. Il était à pied et il pleuvait beaucoup. Lui demandant s’il comptait partir, comme il se levait et marchait vers la porte-fenêtre, Mireille se vit répondre : « Il eût fallu que la pluie cessât ! », et le cousin X. était calmement revenu s’asseoir.

vendredi 18 mai 2018

Les belles histoires de ma grand-mère Mireille

 

Préambule

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vendredi 13 avril 2018

Balade dans le quartier de la Part-Dieu (7)

 

Pour terminer en beauté

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jeudi 12 avril 2018

Parce que c'était lui

Moi qui ne suis pas doué pour l’amitié, qui ai oublié plus vite que je n’aurais pensé mes meilleurs amis de certaines périodes, qui se sont eux aussi éloignés de moi, moi qui n’ai gardé que quelques bons amis d’école (et encore, j’ai beau chercher, aucun ne fait partie de ma promotion) mais pas un seul de lycée ni de collège, moi qui ai souvent l’impression de me complaire dans un caractère d’ours naturel alors même que voir des amis (avec lire et écouter de la musique, d’accord) est la chose la plus agréable au monde, moi qui vais terminer cette anaphore de moi qui devient agaçante, bref, j’ai gardé contact avec un ami d’enfance. De très petite enfance, devrais-je dire, car je l’ai quasiment vu naître, étant présent dès les premiers jours qui ont suivi sa naissance : je le connais depuis 32 ans.

Je ne m’explique pas particulièrement pourquoi lui, mais c’est un fait, malgré les divergences géographiques, l’éloignement temporel, et bien que nous n’ayons que peu de centres d’intérêt communs. Un lien a pu subsister qui a dépassé les circonstances et contingences.

Il est aujourd’hui le père d’un charmant petit garçon, parle anglais mieux que je ne pourrai jamais, ce qui me réjouit et que je prends pour lui comme une revanche sur ses difficultés scolaires passées, moi qui l’aidais en langues ; il est épanoui, est resté jeune homme le petit garçon enjoué que j’ai côtoyé presque tous les jours jusqu’à mes 15 ans.

Je l’ai revu hier, cela faisait cinq ans que nous ne nous étions pas vus. Je suis reparti heureux et lui aussi.

mardi 10 avril 2018

Balade dans le quartier de la Part-Dieu (6)

 

Période contemporaine

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samedi 7 avril 2018

Balade dans le quartier de la Part-Dieu (5)

 

Verre teinté et parements

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mercredi 4 avril 2018

Balade dans le quartier de la Part-Dieu (4)

 

Les seventies, ce n’est pas que le disco

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dimanche 1 avril 2018

Balade dans le quartier de la Part-Dieu (3)

 

Art déco et années 1990

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jeudi 29 mars 2018

Balade dans le quartier de la Part-Dieu (2)

 

Béton et préfabrication, mes beaux soucis

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