lundi 17 août 2020

Portrait en pied du père

Je vois trop peu mon père, qui après plus de soixante ans de vie à Paris, a décidé de s’exiler une partie de l’année à Nice, l’autre à Marrakech. Nous nous appelons rarement et je gagerai volontiers que, si je ne prenais l’initiative des échanges téléphoniques que nous avons, hormis peut-être celui à l’occasion de mon anniversaire, nous pourrions passer 364 jours sans nous parler. Je n’ai jamais tenté l’expérience, je préfère ne la faire qu’en pensée.

Je viens de passer trois jours à Nice avec lui, la dernière fois remonte à juillet 2018. Il y a six ans qu’il n’est venu à Lyon. Pendant les fêtes de fin d’année, il voyage. On a parlé de se voir plus fréquemment qu’une fois tous les deux ans, mais je me suis senti un peu seul lorsque je formulai ce vœu. Au fond, j’ai peu de chose à ajouter à ce que j’écrivais il y a près de huit ans. Peu de chose… je m’explique toujours mal cette situation, je ne la comprends pas, elle me fait parfois rager. Je suis certes peu à l’aise au téléphone, il l’est encore moins. Je ne sais comment, il parvient à écourter nos rares discussions. Papa, on se parle si peu. On aime tous les deux l’architecture, les beaux-arts, les voyages, le patrimoine, que sais-je enfin. Je bavasserais des heures avec ma mère sur les mêmes sujets. Tu pourrais te laisser aller autant que j’essaie de le faire.

Samedi puis dimanche en fin de journée, nous avons passé un bon moment ensemble à la piscine de la résidence qu’il habite avec ma belle-mère. Je l’ai regardé un instant, lui en maillot de bain, sous la douche. Il est encore bel homme malgré ses soixante-cinq ans, musclé, malgré les longues journées et la fatigue qui ont irrémédiablement accentué les traits son visage, malgré ce ventre qui n’en finit pas de s’arrondir sous l’action conjuguée de la bière, de la chère et du vin, malgré la toux de fumeur qui tord périodiquement le haut de son torse. Il a peu perdu de sa haute taille ; il a gardé la prestance naturelle qu’il avait lorsque j’étais petit garçon, qui lui permettait de porter le costume mieux que personne. Nous avons aussi en partage, déjà !, cet argenté qui a certes chez lui plus massivement que chez moi conquis la chevelure, et ces avancées de la calvicie de part et d’autre du sommet du crâne. J’ai observé attentivement ce physique qui sera le mien dans une petite trentaine d’années, selon toute vraisemblance. J’ai essayé d’emmagasiner dans ma mémoire autant de détails que possible de son apparence, comme pour aider avec la voix, le parfum, les moments passés ensemble, à mieux fixer le souvenir de mon père, que je vois trop peu.

dimanche 26 juillet 2020

Tourisme approximatif

Sur la colline, les ruines de la citadelle ne laissent plus que deviner sa puissance passée de ses fortifications construites selon les principes de Vauban. Plus bas, dans une boucle de la rivière, le château d’agrément qui l’a remplacée à la Renaissance semble évidemment plus plaisant avec son jardin aménagé d’après des plans de Le Nôtre, son escalier d’honneur inspiré de celui de Chambord et son aile plus récente dessinée par un élève de Mansart. Le trésor se trouve dans la chambre dite de Henry IV : un portrait en pied d’Henry VIII d’après Holbein et une vierge à l’enfant de l’atelier de Cranach l’Ancien. Logée dans les anciens communs, la mairie du village a fière allure. Sur la façade, une plaque commémore la nuit où le général de Gaulle y a dormi dans les années 50 mais une autre, quasi identique, à droite de l’entrée de l’hôtel du Lion d’or, indique la même date quoiqu’un lit différent. (Peut-être le Général dormait-il beaucoup.) En revanche, il n’y a bien que la Tour de la reine Margot qui s’enorgueillisse de l’avoir accueillie pendant sa fuite, du moins le dit-on.

Quelles sont touchantes, ces tentatives des petits patelins de se trouver une place dans la grande histoire. Et universelles : dans quel temple allemand n’a pas prêché un disciple de Mélanchthon ?

Pour autant, la franchise a son charme aussi. Hommage soit donc rendu à la guide de la maison Mantin que je cite de mémoire :

« Le dernier loup français tué au début du XXe siècle l’a été dans l’Allier et vous pourrez voir ce dernier loup empaillé dans tous les musées du département. Mais le nôtre, je vous l’assure, est probablement le seul dernier loup de l’Allier de tout Moulins ! »

dimanche 19 juillet 2020

Fabuleux blaireau

Une nuit que je ne saurais dater, sur une route que je ne saurais situer, dans une forêt que je ne saurais nommer, est apparu dans la lumière de mes phares un animal proprement fabuleux : un blaireau. Qu’est-ce qu’un blaireau, sinon une licorne à peine plus avérée ? On ne le connait que par de vagues souvenirs de morales dont il aurait fourni le prétexte à Monsieur de la Fontaine ; on le soupçonne d’être le genre d’animal à fréquenter des goupils dans certains romans. Jusqu’à cette rencontre, je n’admettais son existence que sur la foi d’un livre d’images affirmant que la faune française se constituait de chats et de chiens, indiscutables ; de souris, prouvées par leur commerce nocturne de dents de lait, et qui rendaient plausibles les musaraignes et les mulots ; de vaches, chevaux, poules et lapins, vus chez les grands-parents ; d’ours, de sangliers et de loups, évidemment ; et, donc, de loirs, de ragondins et de blaireaux qui ne devaient leur vraisemblance qu’au voisinage des animaux mieux étayés.

Que se dit-on lorsque, adulte, on croise pour la première fois sur sa route un blaireau ? Qu’il faut freiner car la bestiole est grosse et la voiture, de location.

Mais encore ?

Je me suis rappelé le Niger où j’ai admiré, dans un zoo et dans un parc, un rhinocéros, un hippopotame, quelques pintades, un phacochère et un squelette de dinosaure. Belles bêtes, certes, mais que j’avais déjà vues auparavant en France, certaines même servies avec du chou. À une demi-heure de chez moi, vivent ou vivaient des girafes, des lions, des éléphants neurasthéniques. Enfant, je rendais visite aux otaries du jardin Lecoq, en plein centre de Clermont-Ferrand. Il y a quelques années, j’ai bu une bière au bord du lac d’Aiguebellette à deux pas d’un dromadaire ruminant là – un chapiteau se dressait de l’autre côté de la route. Et malgré cela, il m’aura fallu plus de trente ans pour rencontrer mon premier blaireau.

Mais enfin, le blaireau, c’est le panda européen ! Qu’attend-on pour en faire des peluches, des logos, des bouillottes rigolotes au bouchon astucieusement placé ? Qu’attend-on, en un mot, pour nous le montrer ?

Il se dit que le nouveau maire de Lyon voudrait revoir la vocation du zoo de la Tête-d’Or, y montrer des animaux domestiques, pourquoi pas des vaches, qu’on ne croise pas tous les jours rue de la République. Ne serait-ce pas l’occasion aussi de promouvoir le blaireau ?

jeudi 16 juillet 2020

Puisque tu passes par là

Il va donc falloir passer ses vacances en France, désormais. Les ennuis commencent.

Passons rapidement sur ce trou noir qu’est Clermont-Ferrand : qui s’en approche trop près en subit l’immanquable attraction. Pas celle que vante l’office du tourisme, cathédrale de pierre noire, Puy de Dôme pour horizon, court-métrage en festival, non ! L’attraction plus implacable de l’invitation à déjeuner chez ma mère. À cent kilomètres à la ronde, puisque vous passez par là… La spirale se resserre, ma mère nous ressert : d’apéritif en pousse-café, le déjeuner devient goûter, nous finissons trop lourds, vaincus par la gravité.

Mais ce risque est un plaisir, évidemment, et relativement localisé. Tandis qu’une menace plus diffuse angoisse la métropole entière : les quatorze oncles et tantes du côté de mon père, leurs conjoints, les innombrables cousins et cousines qui en ont résulté et, ce qui ne nous rajeunit pas, les petits-cousins qui grandissent désormais. Ma mère seule sait en tenir le compte : elle doit avoir élaboré un atlas, avec un index par département et des entrées thématiques, une sorte de guide très spécialisé qui lui permet de trouver pour chaque destination un parent pittoresque. « Toi qui aimes la viande, quand tu seras à Aurillac, passe donc voir ton cousin Jolan, il sert à la boucherie. »

Je la soupçonne parfois d’en inventer pour me tester.

Pour les oncles et tantes, on ne m’y prend pas : je connais les prénoms par cœur (Daniel, Maryse, Sylvie, Yves, Gilles, Fabienne, Carole, Lydie, Nathalie, Marie, Arnaud, Noëlle, Nadège, Agnès) et bon nombre des par-alliance (Chantal, Guy, Mireille, Yves, Thierry, Louis, Alain).

Mais pour ce qui est des cousins… Je connais ceux qui étaient nés, disons, avant mes douze ans (Isabelle, David, Delphine, Marie-Laure, Philippe, Cindy, Jérôme, Christophe, Laurent, Aurélie, Clémence et Constance) et, parmi les autres, je n’ai retenu que quelques prénoms originaux (j’ai un cousin Wilfried, quelque part). J’avoue avoir renoncé. À quarante ans, on a passé l’âge de rencontrer des inconnus avec lesquels on n’a rien en commun sinon l’asthme de la grand-mère et le nez du grand-père – ce qui est déjà beaucoup : on est un bébé charmant avec un nez en bouton, on attendrit les vieilles dames, on s’habitue,  mais arrive l’adolescence et cet appendice se prend à pousser, immanquable, avec sa bosse sommitale. C’est chez les cousines que le résultat est le plus remarquable.

Mais enfin, au moment de planifier des vacances, je dois trianguler : Langres est-il bien sûr, si proche de Dijon où j’ai un oncle et de Châlons où j’avais une grand-tante ? La diaspora des cousins a-t-elle déjà atteint l’Ariège ? Quid du Creusot ?  J’hesite devant la carte de France comme un sorcier vaudou qui plante des punaises dans les sous-préfectures et guette le cri d’un cousin éloigné. Vaine précaution, ma mère ayant toujours le dernier mot, quelle que puisse être la distance à parcourir : « Puisque tu passes par là, tu pourras aller voir ton cousin. »

mardi 14 juillet 2020

Dyslexie romane

Romain s’est pris d’une passion pour l’art roman qui complète efficacement notre mode de tourisme sous-préfectoral : une fois photographiées la sous-préfecture elle-même, la caisse d’épargne et – les jours fastes – les nouvelles galeries, il nous reste à visiter alentours une litanie d’abbayes, de prieurés, d’églises, de paroisses et de chapelles. Qui aurait cru qu’il puisse en subsister autant ? La province croule sous les tympans sculptés, les chapiteaux historiés et les modillons figurés. Moins que l’influence de Cluny, c’est un interminable cordon de billettes qui relie tous ces patelins ignorés.

Je me moque un peu, mais c’est que cette frénésie de visite a réveillé chez moi deux vieux complexes.

Le premier est le plus intime et le plus général à la fois. C’est un bête complexe de classe qu’on pourrait résumer ainsi : la crainte d’avoir le même goût que ma mère. Disons, pour simplifier, une attirance suspecte pour les couleurs vives et l’anecdotique. Oui, oui, charmant, le petit âne naïf de ce chapiteau, mais as-tu vu l’intensité du bleu de cette voûte ? (Badigeon XIXe, avec étoiles dorées, le tout restauré l’année passée.) Et là, dans cette chapelle, la guirlande électrique qui couronne la Vierge !

Le second n’est plus tant un complexe qu’un handicap mineur dont je découvre à l’occasion de nouveaux champs d’application. Mon inaptitude à reconnaître les lieux et à retenir les toponymes ne se traduit donc pas qu’en une absence totale de sens de l’orientation. Sitôt passés le virage ou la butte qui font disparaitre derrière moi le dernier hameau visité, son église se fond déjà dans toutes les autres : la départementale n’est bientôt plus qu’une longue nef à caractère prioritaire à laquelle des transepts cèdent de loin en loin le passage.

Le soir, avant de m’endormir, j’essaie de faire le tri dans mes souvenirs : cette mise au tombeau si belle, m’avait-elle ému dans cette église où volait la chauve-souris ou dans cette chapelle à côté de la vieille pompe à incendie ? ce vitrail dont le lion m’avait tant plu, quel saint représentait-il ? de tous ces Christ en mandorle, lequel était encadré de saints aux bras trop longs ?

À mesure que le sommeil me gagne, les questions se font plus absurdes ; les modillons commencent à me poursuivre dans le déambulatoire : le vieil homme barbu, le loup qui tient dans sa gueule une hostie et la vache qui broute une sorte de pomme ; sur leur vitrail, Saint-Marc et Saint-Jerôme se disputent et s’accusent l’un l’autre de s’être volé leur lion ; boudant dans une absidiole, Saint-Bernard se plaint d’on ne sait trop quoi : on ne l’y reprendra pas de Cîteaux ; dans sa chapelle, la Vierge fait de la corde à sauter avec sa guirlande qui clignote à chaque tour.

Au matin, tout est perdu : à tout jamais, le Bourbonnais ne sera plus pour moi qu’une seule et même église peinte.

dimanche 28 juin 2020

A voté

Aujourd’hui, comme à chaque tour de scrutin depuis que j’en ai le droit, je suis allé voter. Je vote dans une école maternelle et primaire à deux pas, en allant vers la Guillotière, dans une partie du quartier plus populaire que les abords immédiats de mon immeuble. Devant nous deux jeunes gens, la grosse vingtaine, probablement frères ou très bons amis, faisaient la queue et discutaient. Leurs parents, grands-parents sont peut-être arrivés du Maroc ou d’Algérie il y a quelques décennies, je ne sais pas. Le quart d’heure que nous avons attendu derrière eux, ils l’ont passé à se rappeler l’un à l’autre les souvenirs qu’ils avaient gardés de leur scolarité dans cet établissement : la cour de récré, les classes de petite et de grande section (non, c’était au fond au premier étage les grandes sections !), oh tu te souviens ? on jouait au foot dans ce coin-là.

Ils sont entrés et ont voté dans leur ancienne école avant de ressortir joyeux, ce qui m’a donné le sourire pour le reste de l’après-midi.

jeudi 18 juin 2020

Jouer aux échecs avec Mireille

Mireille ne dédaignait pas, de temps à autres, de jouer une partie d’échecs avec moi. Contrairement à d’autres joueurs très occasionnels de mon entourage, comme mon père ou mon beau-père, Mireille n’a jamais joué pour me faire plaisir, mais bien pour son plaisir. Sans faire injure à sa mémoire, Mireille était loin d’être une forte joueuse ; son jeu allait toutefois au-delà de la simple connaissance des règles. Jouer une partie usuelle n’avait pas beaucoup d’intérêt pour moi en dehors du fait de passer du temps avec ma grand-mère, car je gagnais à chaque fois. Je me mis donc en tête un jour de pimenter nos parties en m’essayant au jeu à l’aveugle. Si à partir d’un certain niveau il est plus facile qu’on ne pense de jouer une partie d’échecs sans regarder l’échiquier, il est en revanche difficile de bien jouer à l’aveugle. Je parle d’un niveau de départ de bon joueur de club (c’est-à-dire mon niveau), pas de professionnels, maîtres ou grands maîtres, qui pour l’immense majorité d’entre eux ont même à l’aveugle un jeu excellent.

J’ai perdu de nombreuses parties ! mais j’ai fini par les gagner toutes. J’étais loin de bien jouer à l’aveugle, mais je me débrouillais. Ce que je trouve complexe dans cette forme de jeu, ce sont les parties très stratégiques avec plein de matériel sur l’échiquier, où peu de pièces et de pions bougent, dans lesquelles les adversaires louvoient derrière leurs lignes ; les parties qui durent un grand nombre de coups, bref, tout ce qui est propice à l’oubli de la position de tel ou tel élément dans un coin de l’échiquier. J’avais mes méthodes : j’essayais le plus souvent d’échanger des pièces pour simplifier la lisibilité du jeu, je tâchais que nos parties conservent un caractère très tactique et mouvementé, des lignes ouvertes, je jouais sauvagement l’attaque de mat afin d’écourter au maximum les milieux de jeu épuisants pour la mémoire. Ce n’était certes pas charitable, j’essayais de poser un maximum de pièges pour empocher du matériel. Mireille y tombait allègrement faute d’être suffisamment expérimentée : elle défendait souvent mal ses troupes, ne prenant pas suffisamment garde au nombre d’attaquants et défenseurs d’une pièce. Mireille ne méditait pas assez le conseil de l’un de mes professeurs de mathématiques de lycée avec qui je jouais des blitz de deux minutes certains midis, conseil que je lui répétais pourtant à l’envi : les échecs sont un jeu simple, il suffit de savoir compter. Elle était bien meilleure stratège que tacticienne, mais pour paraphraser Tartakover, aux échecs, s’il faut savoir quoi faire quand il n’y a rien à faire (la stratégie), il faut aussi savoir quoi faire quand il y a quelque chose à faire (la tactique) ! 

vendredi 8 novembre 2019

Tombé sur la verrière

Une verrière, qui recouvre la cuisine, forme une cible facile pour les éléments comme pour cinq copropriétaires en mal de poubelles qui la surplombent. Voici les objets tombés dessus et y ramassés par mes soins depuis six ans : feuilles, branchages, morceaux de tuiles ; une barre de béton armé rouillée (deux mètres de long, diamètre 20 mm), une plante sans son pot ; mégots, cotons-tiges, squelettes de grappes de raisin ; une tranche de pain de mie, un gant de toilette, une serpillère, un paquet de mouchoirs en papier, une écharpe.

Écho du souvenir fasciné du canal de l’Ourcq près duquel j’ai habité enfant, qu’on draguait parfois : on remontait des profondeurs arbres décomposés, carcasses de voitures, de vélos, d’appareils électroménagers de toute sorte, spectres d’étendoirs à linge et autres objets métalliques de forme et d’usage rendus indéterminés par les eaux.

mardi 5 novembre 2019

Nouveautés ?

Dans son journal, Alan Bennett se souvient de ses premières vacances à l’hôtel avec ses parents. C’était, je crois, à Morecambe. Il raconte sa mortification à la découverte du papier, dans les toilettes, et de cette première feuille pliée en triangle par la femme de ménage. N’était-ce qu’une fantaisie d’hôtel balnéaire ou toutes les familles se livraient-elles à cet origami hygiénique, sauf la sienne, trop middle class, trop common ?

Mon premier séjour d’agrément dans un hôtel fut à Forcalquier, à l’auberge du Lion d’or, avec Romain. J’avais 25 ou 26 ans et c’était comme une double infraction : aux bonnes mœurs, un peu, en confirmant au réceptionniste que, oui, nous souhaitions bien une chambre avec un lit double ; à ordre des choses, surtout, en goûtant à ce luxe réservé aux riches, l’hôtel de sous-préfecture. J’ai constaté cet été que l’auberge du Lion d’or avait fermé et j’ai perdu, entre temps, ces pudeurs.

Elles ne me reviennent que de temps en temps — et toujours à table.

Avant ma vie d’adulte, je ne me souviens réellement que de cinq restaurants : la cafétéria du Géant Casino, lorsque mes parents cédaient à mon insistance et où je prenais toujours un steak haché alors que je n’ai jamais aimé cela ; la pizzeria du Lypocan où l’on allait chercher l’exotisme des fresques rosâtres ; le Phénix, près de la poste centrale, et la Tonkinoise, dans la petite rue des Gras, dont les patrons toléraient les débordements des premières sorties lycéennes ; l’auberge du Pondy où nous amenait systématiquement mon grand-père lorsqu’il y avait matière à fêter.

En écrivant cela, d’autres reviennent, mais plus rares, moins institutionnels. Ces cinq-là ont formé sinon mon goût, du moins un cadre. Et lorsqu’arrive devant moi un plat nouveau, je ne peux m’empêcher de questionner son originalité.

Aucun doute : la vague de betterave chioggia d’il y a un ou deux ans était inédite et, heureusement, le reflux est désormais bien entamé. Mais le ceviche ? Zone d’ombre d’une enfance de classe moyenne auvergnate ou apport tardif de la mondialisation ? Et le saumon gravelax ? Les espumas ?

L’insécurité jusqu’au cœur des cromesquis.

jeudi 24 octobre 2019

Madeleine, bis

 

Est-ce d’avoir trop ri que leur voix se lézarde quand ils parlent d’hier ?

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mercredi 16 octobre 2019

Goûts et couleurs

 

Quelques-unes des nuances employées par ma mère, selon mon souvenir.

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dimanche 6 octobre 2019

Le chien de monsieur Vialatte

Mais nous dissertons sur le chien sans l’avoir vraiment défini. Ce qui peut paraître peu scientifique. C’est que tout le monde a la notion de chien. Si on ne l’a pas, on peut y suppléer, en gros, en imaginant, par exemple, un éléphant sans trompe et sans défenses, qui serait cinq mille fois moins lourd. Ou un crocodile africain sans plumes, sans ailes ; avec la gueule moins longue, la queue plus courte et les pattes plus hautes, qui aurait la taille du chien qu’on cherche à concevoir. Ou encore un lapin géant, modifié pour les besoins de la cause. On peut aussi prendre un bouchon et y planter quatre allumettes qui feront les pattes. Résumons-nous : toutes les méthodes sont bonnes si le résultat est vraiment ressemblant.

Alexandre Vialatte, chronique dans Le Spectacle du monde, n°83, février 1969

vendredi 13 septembre 2019

Quatrième visite décennale

La quarantaine approche comme un de ces premiers soirs d’hiver, dont on craint de se relever au lendemain d’un automne indien dans une grisaille sans fin à laquelle ne pourra succéder qu’une nuit plus longue. (Je parle bien sûr de la quarantaine d’âge, pas de l’ostracisme déjà manifeste des jeunes inquiets d’établir entre eux et moi une zone-tampon à même de rassurer leur fraîcheur d’une contagion possible.) Avant de céder aux obligations de ce nouvel âge – avant donc de m’acheter une voiture rouge, une montre suisse et un minet latin – il me reste un peu de temps pour ce point d’étape.

Trois talents de ma jeunesse désormais disparus

  • Alimenter régulièrement ce petit chosier de billets dans un style qui se voulait original mais trahissait le lecteur trop influençable de Terry Pratchett et Alexandre Vialatte ;
  • Incarner sur des scènes confidentielles des vieillards ridicules dans leur carcasse d’adolescent ou, une seule fois, un monsieur digne repassant en caleçon la chemise qu’il allait enfiler ;
  • Affronter le lendemain d’une bouteille de cognac avec la grâce d’une rose après l’ondée.

Trois talents par la maturité révélés

  • Survivre à des épreuves violentes (courir, voir des amis, aller au bureau) sans vomir d’angoisse avant, ni d’épuisement après ;
  • Gagner l’admiration de la génération montante – mi-laxiste, mi-analphabète – en détectant sans faillir ses fautes d’accord, ses erreurs typographiques et ses participes indûment remplacés par des participes passés ;
  • Organiser ma pensée sous forme de liste facilement assimilable par un public peu intéressé.

Trois talents d’un siècle à l’autre conservés

  • Charmer, par un indicible mélange de canaillerie, de manières surannées et de bonnes joues qu’on rêverait de pincer, les dames plus âgées que moi ;
  • Tenter de séduire certains messieurs au moyen d’un baguenaudage si discret ou si maladroit qu’il n’entame pas leur patience et ne provoque aucun effet ;
  • Savoir que les éléments d’une liste se terminent par un point-virgule sauf le dernier qui exige un point.

Pour reprendre l’expression de Georges Marchais – référence déjà datée dans ma prime jeunesse, tiens-je à préciser – il me semble que cette relative vieillesse a, jusqu’à présent, un bilan globalement positif.

lundi 24 juin 2019

Plier des draps avec Mireille

La première fois que j’ai plié des draps, c’était certainement avec ma mère. Je ne m’en souviens pas, mais me rappelle au contraire très bien de cette activité domestique pratiquée avec Mireille : elle jouait au jeu qui consiste, sans en avoir l’air, alors que chaque plieur tient les coins dans ses mains, à tirer d’un coup sec pour faire lâcher prise à l’autre. Cela me faisait beaucoup rire quand j’étais enfant, et trente ans plus tard je joue au même jeu. Pimentons notre quotidien, égayons les tâches ménagères avec ce qu’il faut de loufoquerie modérée que personne ne soupçonne (hormis peut-être vous, lecteur).

Mais je m’endors sur mon sujet et si le lit est fait, les draps propres et secs ne sont pas encore pliés.

Fabrice a parfois perdu son âme d’enfant. Lui, en pareille situation, m’assure systématiquement que si j’ai le côté avec le pied de la housse de couette, je n’y arriverai pas. Rengaine infondée, c’est l’exact inverse ! il n’a pas le coup de main et patauge dans les pans de tissu surnuméraires. Son jeu est nettement moins drôle, vous en conviendrez, d’autant moins connaissant ma légendaire dextérité drapière. Ne riant pas toujours des mêmes choses, on n’en finit pas moins dans de beaux draps.

vendredi 29 mars 2019

L'anneau de Mireille

En passant cet après-midi devant la vitrine d’un bijoutier qui présentait de belles alliances en platine, m’est immédiatement revenu à l’esprit le souvenir d’un anneau que portait Mireille, d’une grande simplicité : c’était un très fin tore de ce même métal, dont le diamètre ne devait pas faire plus d’un demi-millimètre. Elle m’avait dit l’avoir fait faire à partir d’une épingle à cravate d’un parent, dont ni elle ni Guy n’avaient plus l’utilité.

Cette bague matie par le temps, mais restée élégante grace à la pureté de sa ligne, un peu à la manière d’un bijou scandinave, je revois Mireille l’ôter pour faire la vaisselle, la glisser à nouveau à son annulaire après s’être lavé les mains. Je me demande ce qu’elle est devenue, ne l’ayant plus jamais vue aux doigts de personne, ni de ma mère, ni de ma tante, ni d’un homme de la famille.

mardi 26 mars 2019

Paris - Lyon, Lyon - Paris

 

(Je veux parler du trajet en TGV.)

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dimanche 10 février 2019

La Comédie humaine (4)

Je suis pas parvenu à identifier d’angle saillant pour parler comme je l’aurais voulu des quelques Balzac lus en 2018 : Les Secrets de la princesse de Cadignan, Facino Cane, Sarrasine, Pierre Grassou, La Cousine Bette, Le Cousin Pons, Un Homme d’affaires, Un Prince de la Bohème, Gaudissart II, Les Employés.

La Cousine Bette et Le Cousin Pons sont de grands romans absolument effrayants. C’est que Balzac l’est : effrayant de maitrise dans sa création d’êtres tantôt frivoles, diaboliques, faibles ou calculateurs. J’ai préféré Le Cousin Pons, parce que le héros est une figure positive que j’ai trouvée attachante, dans sa lutte contre le rouleau compresseur des forts et dans sa passion jusqu’au bout. Mais cela a finalement peu d’importance au regard de la démiurgie balzacienne, cette puissance de fiction qu’il déploie d’un roman à l’autre et dont la variété et la profondeur des personnages est l’un des principaux outil ; oui, c’est bien ainsi que Balzac est grand.

vendredi 18 janvier 2019

Le songe de Dantzig

Chambord-des-songes est un essai très Charles Dantzig. L’écrivain m’est cher et apparaît souvent au détour d’un texte ou l’autre de ce Petit chosier (ici, au sujet d’À propos des chefs-d’œuvre, par exemple).

Vibrionnant, drôle, tranchant, fait de digressions subtiles autant que de jugements à l’emporte-pièce ; de pages imagées qui élèvent, vous portent ailleurs ; de développements plus terriens qui vous collent au sol et vous replacent dans le cadre quotidien contemporain. Le ton est personnel, reconnaissable dès le premier paragraphe, avec ce goût de l’aphorisme dont Dantzig farcit chacun de ses livres. Cela foisonne, cela fourmille, c’est cette richesse renouvelée à chaque opus que le lecteur espère d’un auteur si divers.

« L’art plaît par la surprise et se maintient par la pantoufle. »

Charles Dantzig explore le concept de château et ses ramifications, avec comme point d’attache celui qui est pour lui LE château : Chambord. Il s’y engouffre, épuise son objet tantôt en le détourant à la machette, tantôt en le caressant de la pulpe des doigts. Il explore, par de courts chapitres centrés sur un sujet, ce qui peut concerner de près ou de loin ce château : la Renaissance, le roi, le vêtement, les hommes de l’art, l’architecture, la mode… Chapitres prétextes à une plongée dans une époque et ses traits distinctifs, certes, mais Dantzig revient toujours au présent, entremêlant ses phrases sur le temps de François 1er et ses pensées sur le monde actuel. Qu’on ne s’y trompe pas, il s’agit surtout de nous : ce que l’on aime, comment on vit, ce qui nous dirige (et ceux qui nous dirigent) forment comme un sous-ensemble au cœur du thème Chambord. À l’entrée « Anciens et Modernes » de son Dictionnaire égoïste de la littérature française, Dantzig avait déjà choisi son camp : « Quand il y a querelle entre les Anciens et les Modernes, choisissez les Modernes : c’est vous. »

« Il n’y a pas de passé, hélas. Il n’y a que des ailleurs. »

Chambord-des-songes permet de retrouver des obsessions de Dantzig, qu’il a déjà beaucoup développées (entre autres) dans ses précédents Traité des gestes, Encyclopédie capricieuse du tout et du rien et Dictionnaire égoïste de la littérature française : le goût de la diversité des langues, le voyage, les listes, le dégoût des brutes, toutes les formes d’art et la littérature à leur sommet, l’écrivain comme héros. Je le trouve toujours peu inspiré dans ses rabaissements fréquents de l’ingénieur ou de la technique ; je conviens que c’est un prisme personnel, l’auteur aura les siens. On pourra s’agacer de choses injustes distillées en passant, comme de petites piques, ou par plaisir d’un bon mot. Mais laissons de côté cette sensibilité-là pour ne garder souvenir, la lecture se poursuivant, que du meilleur : un livre qui dès son titre annonce l’évasion et en tient les promesses évocatrices. Le style de Dantzig virevolte et laisse entrer un grand courant d’air frais sur la fin de la décennie 2010, dont tant de recoins (notamment littéraires) sentent le moisi.

Chambord-des-songes, C. Dantzig, Flammarion, janvier 2019.

vendredi 11 janvier 2019

L'édredon de Mireille

Dans la chambre de Guy et Mireille, dans la maison des Sablons, le lit était recouvert d’un édredon.

Ce soir, je flânais dans un grand magasin, je voulais acheter des chaussettes. Mon œil a été attiré par un épais manteau doublé de duvet, plus élégant qu’une doudoune. Il ne serait pas incongru de le porter par dessus un costume, pensais-je, en meme temps que séduit à l’idée de l’allure sportive que ce vêtement me donnerait. Je suis tombé en amour, il était soldé, je l’ai acheté.

Cet achat d’impulsion me semble directement lié au souvenir de l’édredon de Mireille, qui était d’un replet, d’un rebondi tel qu’enfant je n’avais qu’une envie : prendre mon élan et me jeter dessus, m’enfoncer dans le tissu moelleux, sentir la douceur et le volume tout autour de moi, bref, me vautrer dans la plume. Revêtir le manteau m’a instantanément transporté trente ans en arrière lorsque petit garçon je n’en ratais pas une. Mireille me gourmandait du temps que j’étais jeune, faire un plongeon sur l’édredon risquait bien sûr de le déchirer. Je le faisais quand même. L’hiver j’aurai maintenant certains jours sur moi comme un peu de cet édredon.

Corollaire : je vais donner deux manteaux et c’est très bien ainsi.

jeudi 10 janvier 2019

Le rondel de Vierzon

 

« J’ai fantaisie de met’ dans not’ vie un petit grain de fantaisie, youpi, youpi ! »
(Boby Lapointe)

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