dimanche 10 février 2019

La Comédie humaine (4)

Je suis pas parvenu à identifier d’angle saillant pour parler comme je l’aurais voulu des quelques Balzac lus en 2018 : Les Secrets de la princesse de Cadignan, Facino Cane, Sarrasine, Pierre Grassou, La Cousine Bette, Le Cousin Pons, Un Homme d’affaires, Un Prince de la Bohème, Gaudissart II, Les Employés.

La Cousine Bette et Le Cousin Pons sont de grands romans absolument effrayants. C’est que Balzac l’est : effrayant de maitrise dans sa création d’êtres tantôt frivoles, diaboliques, faibles ou calculateurs. J’ai préféré Le Cousin Pons, parce que le héros est une figure positive que j’ai trouvée attachante, dans sa lutte contre le rouleau compresseur des forts et dans sa passion jusqu’au bout. Mais cela a finalement peu d’importance au regard de la démiurgie balzacienne, cette puissance de fiction qu’il déploie d’un roman à l’autre et dont la variété et la profondeur des personnages est l’un des principaux outil ; oui, c’est bien ainsi que Balzac est grand.

vendredi 18 janvier 2019

Le songe de Dantzig

Chambord-des-songes est un essai très Charles Dantzig. L’écrivain m’est cher et apparaît souvent au détour d’un texte ou l’autre de ce Petit chosier (ici, au sujet d’À propos des chefs-d’œuvre, par exemple).

Vibrionnant, drôle, tranchant, fait de digressions subtiles autant que de jugements à l’emporte-pièce ; de pages imagées qui élèvent, vous portent ailleurs ; de développements plus terriens qui vous collent au sol et vous replacent dans le cadre quotidien contemporain. Le ton est personnel, reconnaissable dès le premier paragraphe, avec ce goût de l’aphorisme dont Dantzig farcit chacun de ses livres. Cela foisonne, cela fourmille, c’est cette richesse renouvelée à chaque opus que le lecteur espère d’un auteur si divers.

« L’art plaît par la surprise et se maintient par la pantoufle. »

Charles Dantzig explore le concept de château et ses ramifications, avec comme point d’attache celui qui est pour lui LE château : Chambord. Il s’y engouffre, épuise son objet tantôt en le détourant à la machette, tantôt en le caressant de la pulpe des doigts. Il explore, par de courts chapitres centrés sur un sujet, ce qui peut concerner de près ou de loin ce château : la Renaissance, le roi, le vêtement, les hommes de l’art, l’architecture, la mode… Chapitres prétextes à une plongée dans une époque et ses traits distinctifs, certes, mais Dantzig revient toujours au présent, entremêlant ses phrases sur le temps de François 1er et ses pensées sur le monde actuel. Qu’on ne s’y trompe pas, il s’agit surtout de nous : ce que l’on aime, comment on vit, ce qui nous dirige (et ceux qui nous dirigent) forment comme un sous-ensemble au cœur du thème Chambord. À l’entrée « Anciens et Modernes » de son Dictionnaire égoïste de la littérature française, Dantzig avait déjà choisi son camp : « Quand il y a querelle entre les Anciens et les Modernes, choisissez les Modernes : c’est vous. »

« Il n’y a pas de passé, hélas. Il n’y a que des ailleurs. »

Chambord-des-songes permet de retrouver des obsessions de Dantzig, qu’il a déjà beaucoup développées (entre autres) dans ses précédents Traité des gestes, Encyclopédie capricieuse du tout et du rien et Dictionnaire égoïste de la littérature française : le goût de la diversité des langues, le voyage, les listes, le dégoût des brutes, toutes les formes d’art et la littérature à leur sommet, l’écrivain comme héros. Je le trouve toujours peu inspiré dans ses rabaissements fréquents de l’ingénieur ou de la technique ; je conviens que c’est un prisme personnel, l’auteur aura les siens. On pourra s’agacer de choses injustes distillées en passant, comme de petites piques, ou par plaisir d’un bon mot. Mais laissons de côté cette sensibilité-là pour ne garder souvenir, la lecture se poursuivant, que du meilleur : un livre qui dès son titre annonce l’évasion et en tient les promesses évocatrices. Le style de Dantzig virevolte et laisse entrer un grand courant d’air frais sur la fin de la décennie 2010, dont tant de recoins (notamment littéraires) sentent le moisi.

Chambord-des-songes, C. Dantzig, Flammarion, janvier 2019.

vendredi 11 janvier 2019

L'édredon de Mireille

Dans la chambre de Guy et Mireille, dans la maison des Sablons, le lit était recouvert d’un édredon.

Ce soir, je flânais dans un grand magasin, je voulais acheter des chaussettes. Mon œil a été attiré par un épais manteau doublé de duvet, plus élégant qu’une doudoune. Il ne serait pas incongru de le porter par dessus un costume, pensais-je, en meme temps que séduit à l’idée de l’allure sportive que ce vêtement me donnerait. Je suis tombé en amour, il était soldé, je l’ai acheté.

Cet achat d’impulsion me semble directement lié au souvenir de l’édredon de Mireille, qui était d’un replet, d’un rebondi tel qu’enfant je n’avais qu’une envie : prendre mon élan et me jeter dessus, m’enfoncer dans le tissu moelleux, sentir la douceur et le volume tout autour de moi, bref, me vautrer dans la plume. Revêtir le manteau m’a instantanément transporté trente ans en arrière lorsque petit garçon je n’en ratais pas une. Mireille me gourmandait du temps que j’étais jeune, faire un plongeon sur l’édredon risquait bien sûr de le déchirer. Je le faisais quand même. L’hiver j’aurai maintenant certains jours sur moi comme un peu de cet édredon.

Corollaire : je vais donner deux manteaux et c’est très bien ainsi.

jeudi 10 janvier 2019

Le rondel de Vierzon

 

« J’ai fantaisie de met’ dans not’ vie un petit grain de fantaisie, youpi, youpi ! »
(Boby Lapointe)

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mercredi 9 janvier 2019

Le tour de Provins

 

Sextine.

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mardi 8 janvier 2019

Paray-le-Monial

À Paray-le-Monial on n’aura pas aussi bien mangé qu’à Autun, où Les Remparts est l’archétype du bon restaurant de province qui propose des plats simples, plutôt copieux, avec une prétention gastronomique mais des prix modiques. On n’aura pas vu la totalité de l’intérieur de la basilique, car un office s’y déroulait et on ne déambule pas pendant les offices. On aura vu le musée du Hiéron, charmant petit musée d’art sacré ouvert et gratuit pendant les fêtes, refait à neuf, dans une maison dessinée en 1890 par l’architecte Noël Bion et pourvue de belles charpentes métalliques apparentes pour soutenir plafonds et toitures (quatre ou cinq salles pour les collections permanentes au rez-de-chaussée, l’équivalent pour une exposition temporaire au sous-sol ; un bel endroit). On aura vu la poste et ses mosaïques Art déco, l’hôtel de ville Renaissance, les belles maisons du centre, mais on aura surtout déjeuné en surplomb des rives de la Bourbince, dans un lieu dont je tairai le nom qui évoque un jeu de mots de coiffeur.

Ce restaurant avec vue oblique sur la basilique affichait fièrement des plats faits maison, d’ailleurs les touristes et le tout-Paray (pas encore le tout-Paris) s’y étaient réfugiés, fuyant les nombreuses pizzerias qui voudraient attirer le chaland perdu. On y a bu une sympathique rareté, vue depuis Lyon. Car si à Lyon le pichet de vin blanc que l’on trouve usuellement dans les bars et restaurants est le pot (46 cl) de mâcon, vous n’y trouverez jamais de mâcon rouge. Du côtes-du-rhône, du crozes-hermitage, du saint-joseph, oui, parfois d’autres appellations moins courantes, mais de mâcon rouge en pot je n’ai jamais vu. Étonnant. Je ne vois pas d’explication logique : les caves ou coopératives qui fournissent les restaurateurs lyonnais en mâcon blanc pourraient aussi bien fournir du vin rouge, sans qu’il y ait de différence de prix significative avec les vins habituels, et Mâcon est même plus proche de Tain-l’Hermitage qui inonde Lyon avec les vins rouges précités. Cela changerait du sempiternel « pot de côtes » qui n’est clairement pas ce que l’on boit de meilleur à Lyon.

Pour un peu on aurait repris un petit verre avant de partir de Paray, mais point trop n’en faut ; et l’on conduisait.

lundi 7 janvier 2019

Clamecy

Le centre ville de Clamecy comporte nombre de maisons à colombages anciennes dont les jaunes, bleus et rouges sont parfois osés. La collégiale saint-Martin affirme ses fins traits gothiques triomphants, et la tour unique commencée en 1497 et achevée quelques années plus tard semble une version réduite de la Tour saint-Jacques parisienne, qu’elle précède d’une vingtaine d’années.

On n’avait pas soif, non, on venait directement de Château-Chinon qui n’est qu’à une heure de route. On aurait pourtant pu trouver de quoi boire à Clamecy : nous y sommes passés un dimanche après-midi mais plusieurs commerces étaient ouverts. Si j’étais déloyal, j’écrirais que cela en remontre aux Château-chinonais, je leur recommanderais d’en prendre de la graine. Mais je ne suis pas si vil, et puis le gentilé de Château-Chinon n’est pas suffisamment exotique à mon goût pour qu’on insiste (Castel-canidés en aurait jeté tout de même un peu plus, mais on ne m’a pas consulté) ; enfin, qui serais-je pour exiger qu’une commune de 2000 habitants offre ce qu’une ville deux fois plus peuplée propose ? Non, toute capitale du Haut-Morvan qu’elle est, Château-Chinon ne demande pas tant d’acharnement.

On n’a donc rien bu mais on a vu Clamecy. En regagnant notre voiture garée hors du centre le long de l’Yonne, nous avons prêté attention un instant à l’église Notre-Dame de Bethléem, désaffectée depuis de nombreuses années mais qui se visite apparemment lors des journées du patrimoine. Cet édifice étonnant, avec ses coupoles lui donnant un aspect oriental, est due à l’architecte Georges Théodore Renaud et date de 1926. Dommage qu’on n’ait pas pu entrer ! D’après l’écriteau placé devant l’entrée nous avions sous les yeux la troisième plus ancienne église de France entièrement en béton. La plus ancienne est sans doute l’église du Raincy, d’Auguste Perret (construite en 1923), mais quelle est la deuxième ? Après d’intenses recherches, je ne sais toujours pas. On la trouvera peut-être au cours d’un prochain voyage, sans se rappeler qu’on la cherchait ; il faut avoir confiance en la sérendipité sous-préfectorale.

dimanche 6 janvier 2019

Étampes

La route de Seine-et-Marne à Orléans peut passer par Étampes. Cela faisait des années que je n’y étais venu, depuis le temps de l’enfance où ma mère avait une collègue qui y habitait et que j’ai vue une ou deux fois ; le caractère sous-préfectoral de la ville était tout indiqué pour un arrêt.

La ville est dotée d’un patrimoine architectural et religieux important, résultat de sa longue histoire ; on y verra notamment trois belles églises en plein centre ville, dont Saint-Gilles en rénovation, bien étayée. Plusieurs édifices de la fin du Moyen Âge et du début de la Renaissance attendent aussi le touriste amateur de belle pierre.

Mais nous avons eu froid à Étampes et les nombreux lieux fermés ont pressé notre visite. La recherche d’un café fut accélérée par le besoin d’un peu de chaleur et les contingences physiologiques. Le rade où nous atterrîmes était bondé et en tous points typique. Moyenne d’âge 55 ans, essentiellement des messieurs, plusieurs avec un ballon de blanc au comptoir. Il devait être 11h30, jusque là rien que de bien classique. Peu de voix haussées, nous étions lendemain de fête, mais une chaude conversation emplissait la salle tout en longueur de l’établissement. On allait finir nos cafés lorsque Robert s’adressa un peu fort à Germaine, attablée de l’autre côté de l’allée centrale du bistro, avec un regard gourmand dont on ne savait trop s’il était de simple envie ou d’imbibition :

Ce qu’il faudrait qu’on essaie, c’est la Suze royale. J’ai vu ça l’autre jour, t’en a déjà bu ?

Germaine répondit par la négative, le cafetier n’en avait pas et l’échange tourna court. Robert rentra les épaules dans son manteau et se réfugia dans la torpeur de ses pensées. Ainsi va la gloire du soiffard.

samedi 5 janvier 2019

Château-Chinon

Château-Chinon a beau être la capitale du Haut-Morvan, c’est une petite sous-préfecture d’un peu plus de 2000 habitants (ce qui en fait l’une des moins peuplées de France) malgré tout assez déshéritée. Oh, bien sûr, nous la vîmes un pluvieux dimanche 23 décembre, et quelle ville de France de 2000 habitants peut s’enorgueillir d’arborer une joie de vivre à toute épreuve et à la vue des touristes égarés, un dimanche gris d’hiver ? Peu, et malheureusement pas Château-Chinon.

Mais… qu’on y regarde de plus près. On y trouve l’hôtel du Vieux Morvan, site historique ; un musée du Septennat, un musée des arts et traditions populaires du Morvan que nous n’avons pas pris le temps de visiter. L’hôtel de ville est maintenant sis dans l’ancien palais de justice, mignonnet avec ses quatre colonnes et sa façade de poche. Retournez-vous et admirez la fontaine de Tinguely-Saint Phalle, modèle réduit de celle qui se trouve à côté du Centre Pompidou parisien, tentative colorée d’égayer la poste hideuse (des années 1980) aux pieds de laquelle elle est placée. Nous nous sommes écartés de l’hypercentre, revenons dans ses deux ou trois rues un moment. Plusieurs locaux commerciaux sont délaissés, mais quelques belles maisons essaient de donner le change, dont celles de la Caisse d’épargne et de la sous-préfecture, édifices fin XIXe typiques. La sous-préfecture, objet de notre arrêt dans la commune, occupe à elle seule un îlot trapézoïdal. Le bâtiment s’impose fièrement en grosse bâtisse bourgeoiso-administrative, avec ses pierres de taille blanchies à la chaux soulignant les fenêtres et arêtes des murs extérieurs, son mur élevé entourant la cour devant l’entrée, son portail décoré de part et d’autre de nombreux petits drapeaux français, prévenant le visiteur qu’il entre dans un haut lieu de l’État.

Alors, on trouve encore à redire ? Devant le bistro où l’on s’est arrêté boire un demi, l’un des trois ouverts ce jour-là dans la rue principale de la ville, Claudine [le prénom a été modifié afin de préserver l’anonymat, ndlr] arrangeait une jardinière. Elle nous a gentiment annoncé qu’elle pouvait nous servir, malgré l’absence évidente de clients et de lumière dans son établissement. Pourtant, je ne comprends pas, à cette heure-ci des gens viennent prendre l’apéro, nous a-t-elle rassurés de son accent nivernais chaloupé. Nous restâmes seuls une bonne demi-heure avant de repartir sous le crachin morvandiau, souhaitant à notre hôte de bonnes fêtes et réciproquement. Claudine, vos géraniums et Château-Chinon retrouveront un peu de sève au printemps ! Si l’auteur l’avait vue en cette saison, il aurait peut-être critiqué moins vertement cette grosse bourgade perdue dans les forêts.

samedi 29 décembre 2018

Le centre de la France : quelques sous-préfectures et assimilées

Celles qu’on peut ne pas voir : Chateau-Chinon, Gueugnon, Melun, Vierzon, Pithiviers.

Celles qu’on peut voir à la rigueur : Digoin, Joigny, Villeneuve-sur-Yonne, Étampes, Saint-Amand-Montrond.

Celles qu’on peut voir : Paray-le-Monial, Autun, Clamecy, Auxerre, Sens, Provins, Issoire, Thiers.

jeudi 20 décembre 2018

Bisque bisque basque !

Le quotidien ou le caractère permet rarement d’agir en héros ; toutefois, il est tant d’occasions de faire plaisir par de petites attentions que l’on aurait tort de s’en priver. Je ne manque donc jamais de faire remarquer à mes collègues que s’ils sont très élégants vêtus de leur nouveau manteau ou costume, l’habit leur siérait encore mieux s’ils avaient coupé les petits fils de couture restreignant les mouvements de l’étoffe, dans le dos. Et de prendre mes ciseaux, de joindre le geste à la parole, libérant ainsi les basques entravés. Eh oui, c’est cela aussi la magie de Noël.

mardi 4 décembre 2018

Mireille dans la cuisine : pickles et confitures

Ce soir, croquer des cornichons de mon beau-père m’a immédiatement rappelé les pickles de Mireille. Je ne sache pas qu’enfant ma grand-mère confectionnait des pickles, mais un beau jour d’adolescence je decouvris que Mireille en avait fait quelques bocaux. Ils étaient à peu près immangeables, bien trop vinaigrés, mais je les aimais beaucoup pour le coup de fouet qu’ils apporteraient, surtout les petites tomates vertes qui explosaient en acidité après le premier coup de dent. Les cornichons du père de Fabrice ont ce même goût puissant de vinaigre blanc ; je ne sais pas d’où cela provient, les cornichons que fait ma mère sont bien plus fins et subtilement assaisonnés.

Après un tour en Provence, je reviens souvent avec un ou deux pots de confiture. Ma mère s’est mise aux confitures il n’y a pas si longtemps, une quinzaine d’années, après la lecture d’un livre de recettes qui associe le plus souvent un fruit et une herbe ou une épice, ou alors deux fruits, que l’on ne rapprocherait pas toujours. Si elle ne m’en voudra pas de dire qu’elle n’est pas une spécialiste des desserts traditionnels, ses confitures en revanche sont à se damner, merveilles d’équilibre en même temps que de puissance de goût. Je n’en ai jamais mangé qui puissent tenir la comparaison, hormis peut-être chez Troisgros au petit déjeuner, mais je n’en suis même pas sûr. Manger les confitures de ma mère me rappelle souvent le souvenir des confitures de Mireille, dont elles ne sont vraiment pas inspirées. Mireille faisait des tartes excellentes, aux prunes notamment ; il y avait dans le jardin de la maison des Sablons un mirabellier, un reine-claude et deux quetschiers. Mais cela ne suffisait pas : l’été, ces arbres fournissaient beaucoup de fruits et Mireille s’était mis en tête comme pour les pickles, un beau jour, de faire des confitures. Des bocaux par dizaines ont vite rempli les placards, malheureusement Mireille avait un problème de proportions ou de cuisson. J’aimais beaucoup l’overdose proche du coma diabétique à laquelle conduisait l’ingestion de plus de deux cuillers de ses confitures de quetsches, mais nous étions peu nombreux dans ce cas dans la famille.

Par ailleurs, Mireille réussissait parfaitement le cassoulet, le couscous et les tomates farcies.

mardi 27 novembre 2018

Mireille et la musique

Mireille aimait la musique, qui ne prenait pas une place si importante que ça dans sa vie quotidienne. Elle avait deux chefs adulés : Karajan et Giulini. Ses goûts étaient assez restreints et tournaient autour de Mozart, Beethoven, Tchaïkovski et Mahler. Négligemment, au moment de vider la maison familiale, je n’ai récupéré que quelques CD, aucun vinyle ; j’en suis assez triste aujourd’hui, ça aurait fait un beau souvenir.

Les deux filles de Mireille et Guy, ma mère et ma tante, ont chacune fait un peu de musique dans leur jeunesse. Ma mère, du piano. Elle m’a beaucoup joué petit, à ma demande répétée, un rondo inconnu de Hummel que j’aimais bien, autrement elle n’était pas très bonne pianiste. Ma tante a appris le violon. Je ne l’ai entendue qu’une seule fois, elle n’a jamais voulu jouer une fois de plus en ma présence, à mon grand déplaisir d’enfant, arguant de son faible niveau. « Le violon, de deux choses l’une : ou tu joues juste, ou tu joues tzigane. Moi, je joue tzigane ! » (Boby Lapointe) Je ne leur jette pas la pierre, quand je vois mon très mauvais niveau de piano… Ni Guy ni Mireille ne jouait d’un instrument à ma connaissance. Le piano droit familial, sur lequel ma mère a appris à jouer, je l’ai toujours connu transformé en bar, beau meuble étripé de sa table d’harmonie, dans lequel mes grands-parents rangeaient les alcools et leurs beaux verres.

Mireille aimait d’amour les chansons de Jean Ferrat ; elle détestait celles de Brassens, que j’adore. Si vous n’avez pas tout suivi, je glisse simplement pour vous aiguiller qu’il y avait l’intégrale des discours de Jacques Duclos dans la bibliothèque grand-parentale, trois gros volumes verts intimidants (drôlissime lecture, au demeurant, à petite dose ou au troisième degré).

Oh ! grand-mère, nous aurions sûrement eu bien des désaccords musicaux mais j’aurais aimé en causer, au-delà de mes seize ans un peu bêtes.

mardi 6 novembre 2018

Balzac nous affriole

[…] Elle se sauva donc dans sa chambre à coucher, où régnait un effroyable gâchis de meubles qui ne veulent pas être vus, des choses hétérogènes en fait d’élégance, un vrai mardi-gras domestique. L’effronté des Lupeaulx suivit la belle effarée, tant il la trouva piquante dans son déshabillé. Je ne sais quoi d’alléchant tentait le regard : la chair, vue par un hiatus de camisole, semblait mille fois plus attrayante que quand elle se bombait gracieusement depuis la ligne circulaire tracée sur le dos par le surjet de velours, jusqu’aux rondeurs fuyantes du plus joli col de cygne où jamais un amant ait pu poser son baiser avant le bal. Quand l’œil se promène sur une femme parée qui montre une magnifique poitrine, ne croit-on pas voir le dessert monté de quelque beau dîner ; mais le regard qui se coule entre l’étoffe froissée par le sommeil embrasse des coins friands, et s’en régale comme on dévore un fruit volé qui rougit entre deux feuilles sur l’espalier.

Balzac, Les Employés

vendredi 21 septembre 2018

Les minuteurs de Mireille

 

Dans la cuisine, suite.

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mercredi 19 septembre 2018

Le don

 

Portrait en homme moyen

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dimanche 9 septembre 2018

Mireille et Madeleine

Mes grands-parents s’appréciaient et se fréquentaient. Guy aimait le côté rustique et homme de la terre qu’avait conservé Roland, même s’il était venu s’installer à Paris avec Madeleine dès 1949 (Roland avait 28 ans et Madeleine en avait 19), et sa grande culture de la nature, des métiers du bois, du mobilier ; Roland qui adorait la conversation devait savourer la culture encyclopédique de Guy, enfin tous deux avaient des sympathies communistes. Madeleine et Mireille appréciaient chacune la femme forte que l’autre était à ses yeux, les deux l’étaient assurément, dirigeant leur petit monde (et leurs maris surtout) comme bon leur plaisait.

Les deux couples se voyaient en dehors de tout événement qui aurait assuré leur présence simultanée : mariage, enterrement ou fête de famille très élargie ; en particulier, ils ont continué à se rencontrer ponctuellement lors de vacances aux quatre coins de la France, après le divorce de mes parents, ou parfois juste le temps d’un week-end en Bourgogne ou au bord de la Loire, à l’occasion d’un déjeuner dans une auberge de bord de nationale à l’entrée d’une sous-préfecture. Ne croyez pas que je force le cliché, car c’est réellement ainsi qu’ils prenaient plaisir, oh, certes pas tous les quatre matins mais peut-être une fois l’an, à deviser sur les moments et les lieux qu’ils ont pu connaître, la guerre, le Paris des années 1950, la Brie, la Bretagne et la Sologne.

Madeleine a été bien désolée de la mort de Mireille, quand même jeune, elle pensait aussi à Guy qui n’avait pas mérité ça non plus. Je me demande si Madeleine se remémore tout cela aujourd’hui en triant ses papiers et ses photos, dans son bureau, le soir autour de minuit, son heure. J’y pense parce qu’elle doit y être en ce moment-même, à ranger les souvenirs en tas étudiés et en classeurs organisés, commentant à voix basse pour meubler le vide sonore de la pièce. C’est que le temps ne lui n’a laissé que cela ou presque, et pour elle seule.

jeudi 6 septembre 2018

Le cadeau de Mireille

Lorsque j’étais enfant, mes grands-parents ont comme d’autres été mis à contribution pour me garder, en particulier les mercredis où il n’y avait pas classe et à l’occasion de petites vacances scolaires.

Roland m’a laissé jouer très tôt avec ses outils de menuiserie et tapisserie. J’avais peut-être 5 ou 6 ans, je bricolais de petites choses de rien du tout avec des chutes de bois, ses scies, ses râpes et ses ciseaux. Je suis encore stupéfait aujourd’hui de l’inconscience de mon grand-père, et de ne m’être jamais blessé… Chez les grands-parents maternels, quelques années avant, Guy et Mireille s’amusaient de me voir jouer avec leur essoreuse à salade. J’aimais aussi énormément celle qu’on avait chez mes parents, qui était plus grande et avait une qualité supérieure à mes yeux : elle était, comme beaucoup d’objets ménagers en plastique des années 1970, orange. Comme chacun sait, il n’est pas de plus belle couleur.

Mireille et Guy avaient fini par comprendre que mes parents voulaient réserver à la cuisine les ustensiles qui me plaisaient et m’occupaient parfois longtemps. Cela conduisit donc Mireille à m’offrir pour mes trois ans une essoreuse à salade, pour mon seul usage récréatif. Ma mère, qui ne comprit pas ce cadeau pourtant logique, le regardait mi-amusée mi-consternée. L’essoreuse (certes rouge) m’a beaucoup servi.

Post-scriptum. L’essoreuse à salade parentale commençait à prendre de l’âge. Mes parents finirent par utiliser celle que j’avais reçue en cadeau, au désespoir de Mireille. Entre temps j’avais grandi et changé de jeux. 

mardi 28 août 2018

Ladylike sayings

Her daily expressions were no longer, “I wish we had some acquaintance in Bath!” They were changed into, “How glad I am we have met with Mrs. Thorpe!” and she was as eager in promoting the intercourse of the two families, as her young charge and Isabella themselves could be; never satisfied with the day unless she spent the chief of it by the side of Mrs. Thorpe, in what they called conversation, but in which there was scarcely ever any exchange of opinion, and not often any resemblance of subject, for Mrs. Thorpe talked chiefly of her children, and Mrs. Allen of her gowns.

Northanger Abbey, chap. 5, Jane Austen

(Son antienne quotidienne n’était plus « Si seulement nous avions quelques connaissances à Bath ! », elle l’avait remplacée par « Quel plaisir d’avoir rencontré Mrs Thorpe ! », et elle était aussi avide d’encourager les échanges entre les deux familles que sa jeune enfant et Isabella pouvaient l’être ; jamais satisfaite d’une journée à moins qu’elle n’en ait passé l’essentiel aux côtés de Mrs Thorpe, occupées à ce qu’elles appelaient converser, mais il n’y avait dans cette occupation pratiquement jamais échange d’opinions et bien souvent rien qui y ressemblât, car Mrs Thorpe parlait essentiellement de ses enfants et Mrs Allen de ses robes.)

jeudi 2 août 2018

La poire de Mireille

Lorsqu’elle était petite, Mireille a fréquenté un internat de jeunes filles.

La première fois peut-être qu’elle a mangé au réfectoire, le dessert était une poire. Elle ne l’a certes pas croquée à pleines dents, elle a consciencieusement employé les couverts à sa disposition pour la découper en quartiers, mais ne se comporta pas entièrement comme on aurait attendu d’elle.

La surveillante générale, qui passait entre les tables, lui fit remarquer (d’une manière certainement peu amène) qu’elle aurait également dû éplucher la poire avec sa fourchette et son couteau. Elle reçut, pour toute leçon, un zéro de conduite.

Je vous laisse méditer cette saynète cruelle, telle qu’elle a pu se dérouler dans un pensionnat breton au début des années 1940.

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